Retour sur Pra-Loup 75, et cette étape durant laquelle Bernard Thévenet a écrit une belle page d’histoire du Tour…

 

Une silhouette au milieu de la chaussée. Au plus fort de la pente. L’homme est arc-bouté sur sa machine, donnant une impression de force, sur un braquet élevé. Il y a un fort suspense, de l’enjeu sur cette étape du Tour de France qui s’achève au sommet de Pra-Loup. Le coureur se fait mal comme jamais, il donne tout, limite de l’explosion. Il a devant lui au fil des kilomètres un point de mire, un point « jaune », une sorte de mire, qui grossit de plus en plus. Le Tour se joue, mais l’un de ses acteurs principaux ne le sait pas. Le héros du jour : Bernard Thévenet. Il va faire chavirer la course à coups de pédales rageurs et volontaires toute la France cycliste en l’espace de quelques kilomètres. Il y a comme un parfum d’histoire qui plane dans l’air. Et c’est le cas. Merckx au soir de Pra-Loup ne gagnera jamais un 6ème Tour de France qui l’aurait placé, lui le « cannibale » recordman absolu de victoires sur l’épreuve, devant Jacques Anquetil, Bernard Hinault et Miguel Indurain. C’est au contraire un jeune Bourguignon, Bernard Thévenet, né dans le lieu dit « le Guidon » en Bourgogne- nom prédestiné pour un futur champion cycliste, qui sera l’homme en « jaune » de cet été là. « Beaucoup de personnes me parlent de cette étape, martèle Bernard, mais moi bizarrement ce n’est pas Pra-Loup qui m’a marqué, mais celle du lendemain Barcelonnette-Serre Chevallier. J’avais au soir de Pra-Loup en plus de mon succès d’étape, cinquante-huit secondes d’avance sur Merckx au classement général du Tour. Ce n’était rien du tout, je me considérais en quelque sorte comme un porteur « virtuel » du maillot jaune. Il fallait dans mon esprit pour remporter cette édition 75 du Tour de France que je frappe un « autre » grand coup le lendemain. » Une forme d’estocade finale, ce qui sera fait, et bien fait. Mais Pra-Loup reste pour beaucoup le point de départ de la conquête du maillot jaune final par le leader de l’équipe Peugeot. « Merckx était un drôle de « loustic », ajoute Bernard. Ce n’était pas un « manchot », et je le voyais bien me ramener à un moment donné à la raison. Il fallait donc que je me dégage de ses griffes, et je l’ai fait au lendemain de Pra-Loup. J’ai au soir de cette étape quelques trois minutes d’avance au général, et je respirais mieux. »

 

Deux maillots jaunes

sur le podium !

 

 

Mais pour pouvoir « remettre » cette deuxième couche, il lui a fallu passer la première sur cette étape disputée dans les Alpes de Haute-Provence. A « Pra-Loup », désolé Bernard, d’insister ! , ville dont le nom signifie « pré-cultivé pour le foin, le pâturage ». C’est là en effet que Thévenet y a planté les semences de sa victoire finale. « Cette étape a marqué un tournant dans l’histoire du Tour de France. C’est une montée de sept kilomètres, et personne n’aurait imaginé ce qui s’est passé ce-jour. J’étais loin au pied de ce cinquième et dernier col. Merckx à ce moment-là tenait sa « 6ème » victoire, et moi loin de pouvoir remporter cette édition-là. » Mais le Bourguignon au prix d’un effort titanesque a renversé la tendance. Il est d’abord revenu sur Merckx, puis sur Gimondi pour gagner là-haut, et endosser le premier maillot jaune de sa carrière. « Un moment impérissable. » Un moment insolite aussi à l’arrivée, ou deux « maillot jaunes » ont été présents – seule et unique fois dans l’histoire de l’épreuve – au moment des interviews sur le podium du Tour. Merckx le battu du jour en effet n’a pas eu le temps de se changer, « happé » qu’il fut par la presse, et notamment la télé Belge, et Bernard Thévenet sollicité de la même façon par la presse écrite et télé de France. « Eddy était en jaune, et moi aussi, et je crois que c’est unique dans l’histoire de la course. Il y avait un monde sur ce podium, je me rappelle même que j’ai failli en tomber cela poussait. »

 

« Pas le temps de voir

si il était défaillant »

 

 

Un jour à marquer d’une pierre blanche dans le grand livre de l’histoire du sport en France. « Historique je ne sais pas, mentionne avec sa modestie légendaire Bernard Thévenet. Mais exceptionnel, oui.. . »

Exceptionnel d’envie, de motivation aussi. « J’avais une minute de retard en bas du col, et à notre époque il n’y avait pas d’oreillettes. Jean-Claude Vincent me renseignait sur les écarts, les spectateurs aussi. Et au fil des bornes, je me suis rendu compte que je refaisais mon retard. Est-ce que j’ai géré mon effort ? J’ai été durant toute cette montée de col à 100% à bloc. J’ai repris mètre par mètre. Quand je passe Merckx, je n’ai pas eu le temps de voir si il était dans un mauvais jour, défaillant. Je suis resté concentré sur ma course, sur mon effort. Je n’ai pas cherché à lire quoique ce soit sur son visage. Il était fatigué, mais moi aussi je l’étais. » Le courage, une envie de souffrance chez l’un plus que l’autre, a peut-être fait la différence ce jour-là. « J’avais en plus dans l’idée de gagner l’étape, ajoute Bernard. Je devais rattraper aussi Gimondi, jamais je n’avais encore remporté d’étape sur le Tour de France. Le maillot jaune ? Je n’y pensais pas, je ne pensais pas, franchement, prendre cinquante-huit secondes d’avance sur Merckx. Le plus drôle en plus c’est que des milliers de personnes ce jour-là ont su avant moi, alors que j’étais le premier concerné, que j’allais endosser le maillot de leader du Tour ! » La fulgurance de l’information n’a pas d’âge, la preuve…

« On m’en parle encore 40 ans après »

 

 

Un premier rendez-vous avec la « tunique  jaune », qui sera la bonne… avec la victoire au bout à Paris, au terme de ce Tour de France. « Je ne me rappelle plus les mots que l’on s’est dit en haut, à l’arrivée de Pra-Loup, avec Eddy. Sans doute qu’il m’a félicité, ce dont je me souviens surtout c’est que nous étions « morts » l’un et l’autre ! Ce qui était important c’est que j’avais ce maillot jaune qui fait rêver tant de coureurs, les jeunes quand ils débutent dans notre sport. Il était sur mes épaules et c’était grande une fierté, mais aussi une récompense. Cela faisait pas mal de temps que l’on cherchait la bonne tactique pour battre Merckx. Cette victoire, ma toute première sur les routes du Tour, est la plus importante dans la mémoire du public. Celle dont on me parle le plus souvent. On mentionne moins mon second succès en 1997 face à Hennie Kuiper. Les gens retiennent mon « combat » de 1975 face à Merckx. 77, ils l’ont presque oublié. De Pra-Loup, de cette victoire on m’en parle encore 40 ans après, la preuve ! » Thévenet ce jour-là est passé du stade de bon coureur, à celui de champion, de star de son époque. « Gagner le Tour est une énorme satisfaction, c’est un peu entrer dans la « légende ». Le maillot jaune apporte une notoriété immense au coureur. On change de statut. Un bon coureur est reconnu par le public du cyclisme, le vainqueur du Tour entre dans le cœur du grand public. » C’est encore vrai aujourd’hui, tout comme il est exact que cette course n’est jamais terminée avant de parvenir à son terme. Bernard Thévenet en sait quelque chose. « J’ai eu peur durant toutes les étapes qui ont suivi ma prise de pouvoir au classement général, explique-t-il. Merckx était un coureur toujours prêt à faire la bagarre. Lui ne commettait jamais d’erreurs, mais il savait détecter celles de ses adversaires. J’étais moins tranquille avec trois minutes d’avance sur Merckx en 75, qu’avec six ou huit secondes d’avance sur Kuiper en 77 ! C’était quasiment impossible de maîtriser Eddy, et puis son équipe avait une telle force de frappe. Peugeot était une bonne équipe, mais elle n’avait pas encore l’expérience de la Molteni. »

Alors Bernard et ses hommes ont redoublé de vigilance, et notamment sur la dernière étape, celle des Champs-Élysées qui était visité pour la toute première fois par le Tour. « On avait reconnu cette étape quelques semaines plus tôt, avec Jean-Pierre Danguillaume. C’est Yves Mourousi qui avait eu l’idée de faire terminer le Tour à cet endroit. Un jour il avait organisé une « reco » à laquelle nous avions été conviés. On avait alors remarqué que les Champs cela montait, chose que l’on ne mesure pas forcément lorsqu’on les emprunte en voiture. Nous, en plus, on devait les « visiter » à vingt-deux reprises ! Je me rappelle le jour de la course, Merckx nous a fait le départ ! Il m’avait vu en effet parler en compagnie du Michel Poniatowski. Eddy en a profité pour m’attaquer de suite, car quand le départ a été donné, il est parti à bloc, alors que moi je parlais encore avec le ministre de l’intérieur ! Je pensais que cette dernière étape serait tranquille, et j’ai eu une vraie décharge d’adrénaline. Pour moi cette ultime étape sur les Champs-Élysées allait être décontractée, une sorte de défilé dans mon esprit, et d’entrée j’ai du cravacher. J’ai chassé pendant quelques minutes, et après jamais je n’étais tranquille. J’ai commencé à relâcher la pression dans la dernière ligne droite avant l’arrivée. » Le Tour était dans la poche, Thévenet venait de l’inscrire à son palmarès. Un Tour historique.

 

 

Bernard Thévenet

Né le 10 janvier 1948, à Saint-Julien-de-Civry, au lieu-dit le « Le Guidon »

1er des championnats de France sur route professionnels

1er du Tour de France 1975 et 1977

10 fois vainqueur d’étape de Grands Tours, 9 étapes sur le Tour de France et 1 étape sur le Tour d’Espagne

1er du Tour de Romandie 1972

1er du Tour de Catalogne 1974

1er du Critérium du Dauphiné-Libéré en 1975 et 1976